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AVANT/APRES- La ZAD du Testet

mardi 4 novembre 2014

Ces quelques photos faites dans le bois de Sivens, sur la ZAD (zone à défendre) du Testet et dans 2 rassemblements Toulousains destinés à commémorer le décès de Rémi Fraisse : sont un regard sur « l’avant et l’après ». Lorsque l’on observe ce qui se passe, il est indéniable qu’il y a un « avant » et un « après ». Ce qui est écrit et mis en lumière ici n’a pas pour vocation d’expliquer tous les tenants et aboutissants de la mise en place du barrage de Sivens, je pourrais même ajouter que mes propos n’ont pas de fausses velléités objectives.

Au début j’avais juste envie de voir un idéal germer, de voir où allait mener cette lutte environnementale autour du barrage de Sivens, de suivre un tant soit peu des personnes qui défendent l’intérêt général à travers la contestation d’un projet inutile : la prise de décision démocratique autour de projets qui engagent nos futurs et d’être acteur des décisions sociétales.
L’avant, ça ressemble presque à un conte bucolique dans lequel de sympathiques alternatifs et défenseurs de l’environnement qui habitent sur les lieux depuis plusieurs mois, presque un an, se promènent, une pâquerette à la bouche, entre prairie et forêt. Comme un quelque chose du déjeuner sur l’herbe de Manet. L’après on le voit tous, au début c’est l’horreur ; puis comme suite à une soirée trop alcoolisé, c’est hébété et le regard hagard que les premiers prennent la parole ; enfin c’est la société de spectacle qui donne le bal en oubliant l’essentiel.

J’allais pour la première fois à la zad du Testet en août dernier pour répondre à l’appel à mobilisation envoyé par les zadistes. Cet appel avait été fait suite aux interventions de destruction de campements et matériels organisés par la gendarmerie qui préparait le terrain et l’expulsion des zadistes en amont des travaux. Les pouvoirs publics, partisans du projet de barrage, avait édité un arrêté préfectoral interdisant le bivouac dans le bois de Sivens afin d’empêcher les zadistes de rester sur les lieux et permettant aux forces de l’ordre d’intervenir, ce qui se traduit par la destruction et la réquisition des habitats et des effets personnels des zadistes. Jusque-là, et malgré la volonté dont avait fait preuve quelques dizaines d’occupants, habitants de la forêt depuis l’automne 2013, les actions sur le terrain n’avaient pas été médiatisées et le grand public ignorait l’existence de cette lutte.
Ainsi, mi-août, quelques dizaines de personnes se regroupaient en réponse à cet appel. Des anciens et nouveaux venus, pris de cours par l’intervention des gendarmes, se retrouvaient autour de la maison du bois de Sivens pour préparer la lutte qui s’annonçait autour de la déforestation et de la construction du barrage. Il s’agissait alors de faire de la logistique : récupérer des matériels de construction, notamment dans les décombres des campements détruits, et construire d’autres campements et plateformes dans les arbres pour empêcher la déforestation.
La stratégie autour des plateformes était de se percher assez haut pour que les gendarmes mobiles ne puisse déloger les occupants et fassent appel à des spécialistes des interpellations en hauteurs. La stratégie des gendarmes mobiles était de suffisamment gazer et mettre sous pression les personnes perchées pour que l’envie leur passe de se percher de nouveau le jour suivant. Un couple rencontré à ma première venue mi-août et qui était resté sur les lieux jusqu’à ma deuxième visite (une semaine après les premières déforestations) me faisait part de leur fatigue après 3 jours d’insultes et de gaz lacrymogène.

A ma deuxième venue il n’y avait plus cette fraîcheur agréable, c’était le temps des moissons, le temps de la dure réalité des choses, le temps ou la lutte n’est plus seulement une question d’idéal mais aussi une question de volonté. Les travaux d’aménagement et la déforestation avaient commencé depuis 5 jours et personnes ne savait s’ils allaient continuer le week-end. Les zadistes avaient durement été éprouvés et une grande partie des arbres avaient déjà été abattus (1/3). Le bois s’était peuplé d’autres sympathisants : certains venus suite à leur expérience estival à Notre-Dame des Landes, d’autres parce que ça leur semblait une cause à défendre, des sympathisants de la région et d’un peu partout, certains d’un jour d’autres pour toujours.
Alors que cette première semaine ressemblait à une défaite, que le moral n’était pas facile à garder et que la déforestation complète du site semblait s’imposer, naissait déjà autre chose. Naissait la possibilité de croire en la force collective, de voir plus loin, de savoir que ce bout de forêt pourrait être perdu mais que ça n’impliquait pas que le barrage soit construit, et qu’il restait des lieux de luttes et des forces pour le futur. Sivens ne serait pas le dernier combat, le Tarn avait déjà abrités des luttes de faucheurs volontaires et il restait et reste toujours pour l’instant 60 projets similaires en devenir rien que sur le bassin Adour-Garonne.

Alors que certains profitaient du départ des forces de l’ordre pour se reposer, d’autres préparaient leur retour : creuser des tranchées dans les voies d’accès pour gérer le transit des véhicules, empêcher l’arrivée des gendarmes dans la zone d’habitats et s’enterrer vivant sur le chemin des machines du chantier. Une petite dizaine de personnes s’affairent autour d’une pelle et 2 pioches (dont une avec un manche fait dans une branche d’arbre tordue et souple...) pour creuser dans un chemin composé de cailloux compactés au rouleau compresseur... Ce chemin menant à un parking construit sur le bord de la zone afin d’y accueillir les différents véhicules nécessaires au déboisement : estafette de gendarmerie locale, fourgon et bus des gendarmes mobiles, abatteuses, tracteurs et remorques… En face, quelques ZADistes que l’idée de l’implantation d’un barrage dans une zone humide pour développer l’irrigation pour l’agriculture intensive du maïs avait réunis.

C’était l’avant... L’après, plus amer, plus compliqué et surtout plus triste.

Contrairement à ce qu’affirme la communication politique dominante engagée depuis la mort de Rémi Fraisse dans de scandaleuses mises en scène de prise de position en faveur de la douleur que peuvent ressentir les proches du défunt et de la légitimation de l’utilisation de la force par les gendarmes mobiles de l’état républicain ; les personnes réunies sur la zone du Testet et définis comme les ZADistes ne font pas partis d’un groupe terroriste armé qui s’est constitué pour en découdre avec les forces de l’ordre. Il s’agit bien au contraire de personnes aux profils et parcours variés qui se sont retrouvées autour d’un idéal, celui d’être acteur de notre société en faveur de l’intérêt général : la défense de notre environnement de vie et la mise en débat de la réalisation de grand projet qui le détruit.

ALORS que leur combat est engagé depuis plusieurs années, que la forêt est habitée depuis plus d’un an et que plusieurs demandes de moratoires et expertises ont été faites ;
ALORS que l’inutilité du projet a été supposée, si ce n’est démontrée, que ses partisans se basent sur une étude dont la consultation est demandée depuis trois ans, que la demande d’arrêt des travaux a été faite faute de contre-expertise à l’étude préalablement menée, qu’aucun crédit n’a été fait aux propositions de solutions alternatives au barrage, que le député PS Thierry Carcenac a fait preuve d’une obstination rare et d’abus de pouvoir par l’envoi de lettres de soutien au barrage via le conseil général du Tarn (dans laquelle, ironie du sort, il dénonçait la propagande faite par les ZADistes auprès de la population locale), que le lien entre ce dernier et l’entreprise en charge des travaux sont constamment interrogés ;
ALORS que les travaux ont commencé début septembre, que pendant le mois d’août les forces de l’ordre avaient détruit de nombreux matériels et effets personnels des ZADistes, que la zone humide du Testet située sur les rives du Tescou a été abattue, que les partisans du barrage avançaient l’argument du caractère irréversible de la zone déboisée en zone Humide, que la mobilisation a continué, qu’un regroupement pacifique s’est organisé le week-end du 24-25 octobre, alors que d’imposants service de gendarmerie ont été envoyés sur le site, que des confrontations ont éclaté avec certains ZADistes et que les gendarmes ont utilisé des grenades offensives ;

ALORS que Thierry Carcenac déclare :’« Mourir pour des idées, c’est une chose, mais c’est quand même relativement stupide et bête », que le silence était de mise avant qu’il ne laisse place à la cacophonie médiatique, que le projet ne profiterait finalement qu’à une 20aine d’agriculteurs contre la 60aine annoncée dans le projet, que les résultat de l’étude mandatée par Ségolène Royale sont miraculeusement apparus après le décès de Rémi Fraisse, que l’on a mis en doute l’intégrité et l’idéal pacifiste de la victime et de ses camarades (supposant avant tout qu’il transportait ou aurait été victime d’une explosion de cocktail Molotov), qu’il a été admis, tout d’abord à demi-mot, que de la TNT avait été trouvé sur le corps, qu’il est finalement admis que c’est le fait d’une grenade d’assaut, que personne n’a été inquiété sur la supposition de sa culpabilité dans l’homicide volontaire ou involontaire d’un manifestant, que le porte-parole de la gendarmerie nationale, le colonel Pierre Bouquin a déclaré à la défense des gendarmes : "Il est deux heures du matin, il fait nuit, on est dans le noir le plus total, il y a des affrontements, les gendarmes sont harcelés, assaillis par des individus presque armés" et que 400 grenades ont été envoyé la nuit de son décès sans même que l’on ne comprenne ce que veut dire « presque armés » (merci d’envoyer l’explication à la rédaction) ;

Alors qu’il a fallu attendre des événement tragiques pour que le projet soit suspendu en attente d’une expertise indépendante, que de nombreux politiciens, membres du gouvernement ou simplement opportunistes, dénoncent la responsabilité des zadistes et autres sympathisants environnementaux dans l’escalade de la violence, que certains groupes écologistes ou leurs représentants jouent le jeu des masses médias et des pro-barrage en dénonçant ces mêmes zadistes dans un espoir d’écho opportuniste de leur voix auprès du grand public,

Alors que le projet vient d’être suspendu par la ministre de l’environnement avec pour espoir un apaisement de la situation suite à l’homicide et au climat des commémorations du décès de ces derniers jours, que le ministre de l’intérieur et le premier ministre apportent des réponses sécuritaires et font des déclarations à faveur de l’intervention musclée face aux regroupements commémoratifs, Que les manifestations de ces derniers jours ont été tendues, Que d’après notre présence à celle du 1er novembre à Toulouse au moins un photographe a perdu son appareil photo, ou sa main, ou les deux face à la matraque d’un CRS, Qu’à Toulouse comme à Nantes de nombreux vrais policiers étaient déguisés en faux manifestants lors des manifestations, que les participants à ces manifestations sont dénoncés comme terroristes, qu’il aura suffi de quelques bonnets rouges bretons pour faire plier le gouvernement sur l’écotaxe, mais que Notre-Dame-des-Landes se fera car c’est la volonté d’État.

ALORS que beaucoup interrogent le modèle de société vers lequel nous tendons et cherchent à défendre une idée qui ne dessert pas que des intérêts personnels mais l’intérêt général, que des personnes s’engagent pour défendre un futur qui ne cesse d’être mis à mal à coup de grands projets dont l’inutilité est régulièrement montrée du doigt, que des personnes s’engagent pour défendre un idéal démocratique mis à mal, que l’unilatéralisme de prise de décision sociétale est de moins en moins accepté,

Alors qu’un combat a été déclaré aux militants environnementaux et libertaires, qu’ils sont montrés du doigt et traités de terroristes :

Rémi Fraisse n’est pas mort pour un idéal, il a été abattu !

Toutes les photos sont sous licence "Creative Commons" (by-nc-nd)->http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/4.0/deed.fr]

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