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« La gauche » face à la violence d’État ?

jeudi 6 novembre 2014

La mort de Rémi Fraisse sur la ZAD du Testet met ce qu’on pourrait appeler « la gauche » française devant l’obligation de se positionner sur le fait que la police tue. Cette vérité n’est pourtant pas nouvelle.

D’après un recensement non exhaustif effectué par des historiens et différents collectifs relayé dans la revue Z, 127 personnes ont été « tuées lors d’interventions policières ou par des policiers et des gendarmes » entre 2000 et 2014. La plupart des victimes sont issues des quartiers populaires et sont racisées et n’ont pas été tuées dans le cadre d’une action politique revendiquée. Plusieurs de ces morts « en périphérie » provoquent des émeutes dans les quartiers concernés, de Vaulx-en-velin au quartier de la Villeneuve à Grenoble en 2010. Avec Rémi Fraisse, c’est un militant écologiste, blanc, qui a été tué. Son homicide permet de juger la réponse de celles et ceux qui le reconnaissent comme un des leurs.

Le dimanche 26 octobre en début d’après-midi, sur la ZAD du Testet, une assemblée générale décide d’un rassemblement devant la gendarmerie de Gaillac, où des personnes arrêtées la veille sont encore retenues. Mais surtout, bien que les conclusions de l’autopsie de Rémi Fraisse ne soient pas encore connues, il est clair dans l’esprit de chacun-e que ce sont les gendarmes qui sont coupables de sa mort survenue il y a quelques heures. La gendarmerie s’impose donc comme lieu d’expression de la colère face à cette mort brutale.

Mais il semble que la cible de la manifestation ne convienne pas à une frange des personnes présentes, minoritaires dans l’assemblée générale de l’après-midi. Des moyens de sonorisation sont installés sur la place de la Libération, lieu de rassemblement intermédiaire au centre de Gaillac, sur le chemin de la gendarmerie. Il semblerait que pour certaines personnes, ce serait dans le but de « calmer les casseurs ». Pour certaines personnes, cette préoccupation semble même prendre le pas sur celle de faire savoir à la face du monde ou à celle des gendarmes ce que la mort de Rémi Fraisse leur inspire. Ainsi quand les drapeaux français du monument aux morts de la place - symboles insupportables de la République qui vient de tuer - ou la banque attenante sont attaqués, certains manifestants s’interposent pour le moins virilement, menaçant même, le bras armé, de frapper les auteurs de ces expressions de colère.

La première prise de parole au micro qui a été installé affirme que les personnes retenues à la gendarmerie ne s’y trouvant plus, il n’y aurait plus de raison de s’y rendre. Les avis, minoritaires lors de l’assemblée générale de l’après-midi, s’imposent au micro et tentent de convaincre l’assemblée de renoncer à sa décision initiale. Il y a du flottement. Quelques voix essayent vainement de rappeler qu’un homme et mort et que l’enjeu est de faire comprendre au camp de ses assassins que ça ne passera pas. Mais le « débat » est entraîné vers la fausse question de « la violence » des manifestants. Les partisan-ne-s du maintien du rassemblement devant la gendarmerie sont réduit-e-s à « des encagoulés qui veulent casser du flic ». Pour ma part, bien qu’absent la veille et n’ayant pas pour projet de caillasser les militaires, je ne comprends pas ce retournement : il faut montrer aux gendarmes notre colère, chacun-e étant libre de son mode d’expression (rester silencieux, insulter, faire voler des avions en papier ou des objets moins légers, le panel est vaste). D’autres personnes avec qui j’échange partagent cette ligne.

L’élan du cortège est en tout cas brisé sur cette place. Alors qu’une partie du groupe esquisse un mouvement d’une dizaine de mètres vers la route qui mène à la gendarmerie, les militaires interviennent. Mettant fin aux tergiversations, rappelant bien de quel côté se trouve la violence et qu’ils n’ont pas nos scrupules, ils arrosent le rassemblement de gaz lacrymogènes. La foule se replie à l’autre extrémité de la place, où un barrage symbolique est érigé autour d’un rond-point. Après une ou deux heures, ne sachant pas trop quoi faire, les occupant-e-s abandonnent Gaillac pour revenir à la ZAD.

Les gendarmes attaquent

L’ennemi c’est qui ?

De retour au Testet, la drôle d’impression ressentie lors de l’après-midi semble se préciser : certaines personnes semblent bien plus disposées à dépenser de l’énergie pour dénoncer les « encagoulé-e-s » que les assassins de Rémi. Lors de l’assemblée générale du soir, un homme d’une soixantaine d’années assène carrément que « sans les provocations » contre les gendarmes la veille, « Rémi ne serait pas mort ». En plus d’être abjects, car exonérant les responsables de l’homicide, ces propos oublient que les armes supposées « non létales » de la police sont utilisées depuis le début sur la ZAD du Testet, même dans des contextes où personne ne s’oppose physiquement à la présence policière ou militaire.

Les alertes dénonçant la dangerosité des flashball et des grenades sont nombreuses. Au mois d’avril, à Toulouse, un membre de la CREA a été touché en pleine tête par un tir de flashball : « touché en pleine face, plus de la moitié des os du visage ont explosé. Selon le médecin, à quelques centimètres près, les os du crâne auraient explosés à l’intérieur du cerveau, provoquant la mort. » De même, en novembre, un médecin dénonçait dans une lettre au préfet de Loire Atlantique la gravité des blessures subies par des manifestants sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes : « j’insiste sur la gravité de ces blessures par explosions. Les débris pénètrent profondément dans les chairs risquant de léser des artères, nerfs ou organes vitaux. Nous avons retiré des débris de 0,5 à 1 cm de diamètre, d’aspect métallique ou plastique très rigide et coupant. D’autres, très profondément enfouis, ont été laissés en place et nécessiteront des soins ultérieurs. Impossible de prévoir les lésions secondaires ! » La mort de Rémi Fraisse vient de loin. Elle est le fait de la violence des forces de l’État. Ce ne sont certainement pas les tentatives dérisoires de s’opposer à la police qui l’ont provoquée.

Moins de 24h après cet homicide, l’allégresse qui anime l’espace repas du campement sur la ZAD, où certain-e-s ne sont pas encore redescendus de la veille, est indécente pour plusieurs d’entre nous. Les discours qui s’acharnent à dénoncer « ceux qui ont des cagoules » encore plus.

Les leçons de Notre-Dame-des-Landes

Mise à jour 9/11/2014 : il semblerait bien que des fafs aient tenté d’infiltrer la ZAD d’après notamment cet article des Inrocks. Je retire donc le passage sur les propos de Mélenchon.

Une partie de la gauche, liée aux partis politiques, est dans l’incapacité d’envisager que des gens empruntent sincèrement le chemin de la confrontation avec les policiers ou autres individus infréquentables du même acabit. Révélateur aussi de l’impossibilité, à leurs yeux, de former une unité de lutte avec une diversité de modes d’action. Julien Bayou, de EELV, aurait même été jusqu’à qualifier sur BFMTV « d’ennemis » les « casseurs » qu’il dénonçait dans les manifestations en hommage à Rémi Fraisse.

De quoi cogiter sur qui fait véritablement le plus de tort à l’unité dans la lutte.

C’est pourtant une des grandes leçons de la mobilisation à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes : cette unité dans la diversité des modes d’action est nécessaire et efficace pour lutter. Si la cohabitation entre des militant-e-s « historiques », liés au syndicalisme paysan ou à l’écologisme bon enfant, et des mitant-e-s arrivé-e-s plus récemment, ayant une approche plus radicale, a été longue à construire, elle a payé. Plusieurs paysans de Notre-Dame-des-Landes reconnaissent ouvertement que sans les jeunes sur les barricades face à la police, la zone aurait été perdue depuis longtemps (plus généralement, la diversité des modes de lutte à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes est impressionnante et ne se limite pas à ces deux catégories sommairement décrites).

On peut même lire dans Paris-Match (publication de la mouvance anarcho-autonome de référence), dans un article s’intéressant un peu à la question des modes d’action à la ZAD du Testet le passage suivant : « quelques-uns campent ici depuis près d’un an. Mais ce ne sont pas leurs actions pacifiques, s’enterrer vivants pour empêcher les pelleteuses d’agir, tendre des fils de pêche entre les arbres, qui ont empêché l’avancée des travaux. « Sans ces activistes parfois brutaux, on aurait perdu la bataille », défend un local qui les soutient en leur apportant des vivres. Il n’y a pas les doux rêveurs d’un côté et, de l’autre, les bandits. »

Près de Nantes, les zadistes ont aussi appris à se méfier des partis politiques. Lors des grandes mobilisations qui ont eu lieu à Notre-Dame-des-Landes, il est arrivé que les drapeaux des partis aient été confisqués. Les zadistes ont su maîtriser leur prise de parole vers l’extérieur et, par une méfiance vis-à-vis de la sphère politicienne, si sympathique puisse-t-elle paraître, ont réussi à rester maîtres de leur agenda politique. Au Testet, la question ne semble pas vraiment avoir été réglée et les dissensions qui s’expriment actuellement, faisant de la « question de la violence » un point central des débats le montrent bien.

Quelle réponse est à la hauteur de la mort de Rémi ?

Chacun-e est évidemment libre de choisir les modes d’action qui lui conviennent. Mais il faut aussi prendre la mesure de la gravité de ce qu’il s’est passé dans la nuit du 25 au 26 octobre à la ZAD du Testet. Il s’agit d’un sujet politique qui dépasse la seule opposition au barrage de Sivens.

Rémi Fraisse a été tué par l’intervention des gendarmes. Les précédents montrent qu’il ne faut avoir aucune naïveté quant à la réponse judiciaire qui sera apportée à cet homicide. Au-delà des enquêtes menées avec complaisance sur les nombreux cas d’homicides par la police, qui n’aboutissent donc à aucune sanction digne de ce nom, même les cas où la responsabilité des fonctionnaires est éclatante portent à croire que ceux qui ont tués Rémi Fraisse ne seront pas punis. Ainsi, en août 2008, à Draguignan, un gendarme a été relaxé après avoir tiré sur un fuyard menotté [1]. Touché par trois balles, Joseph Guerdner, 27 ans est mort. Pour le tribunal, le gendarme semble avoir appliqué « la procédure » et a donc été relaxé. De même, en décembre 2012, une cour d’Assises n’a sanctionné que de peines de prison avec sursis des militaires français qui ont avoué pleinement avoir assassiné un homme. Le droit est assez étranger à la justice, en fait.

Ainsi, toute personne sincère dans son désir de justice pour Rémi Fraisse devrait pouvoir accepter que c’est avec une réaction populaire dissuasive qu’on peut espérer empêcher un tel crime d’être à nouveau commis. Les « casseurs », que dénoncent certain-e-s, choisissent ainsi de faire porter un coût économique à l’État [2] en réponse à ce crime. L’enjeu est de montrer aux forces de l’État que cet homicide ne passe pas et leur faire passer l’envie de réitérer. Cela peut prendre des formes multiples, selon ce dont chacun-e se sent capable, selon ce qui lui correspond, mais avec l’acceptation que toutes ces formes servent le même objectif. La question de « la violence » de certain-e-s manifestant-e-s est un faux problème qui n’a comme conséquence que de diviser sur un enjeu important. Comme à l’époque de la loi sur l’interdiction du voile, ou comme lors d’autres épisodes, le piège est de se laisser désigner un autre ennemi que celui qui compte, et, une nouvelle fois, une partie de la gauche saute les deux pieds en avant dans ce piège.


[1Depuis, la Cour européenne des droits de l’Homme a condamné la France pour "non respect du droit à la vie"

[2Car au final, ce sont avant tout aux biens matériels qu’ils et elles s’en prennent.